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Publié le par Jacqueline PERRONNEAU-GADREAU

Le miel des intouchables

Par Eric Tourneret

A la force du bras, le chasseur tranche la galette de miel collée à la paroi pour rempir sa boîte de fer blanc avec le précieux liquide.
Dreadlocks et sourire aux lèvres, Then Mari, 68 ans, est chasseur de miel. Dans son village de Thaladassadatti, sur les pentes abruptes de la chaîne des Ghats occidentaux, cet Irula est même considéré comme le meilleur de sa tribu. Ce jour du printemps dernier, il vient d’achever la confection de l’échelle en fibre végétale qui servira pour la récolte, au cœur des jungles d’altitude. Une récolte qui s’annonce exceptionnelle : le mois d’avril s’est achevé sur une apothéose de fleurs. Then a accepté que nous le suivions, mais nous devons d’abord régler le problème délicat que lui posent nos chaussures. Pour les Irulas, la roche sacrée de la falaise ne doit pas être foulée par du cuir, une matière impure. Nous lui promettons d’envelopper nos pieds de tissu.

Notre aventure peut commencer dans les Nilgiris, un territoire du sud-est de l’Inde, protégé par les dieux. L’Unesco y a créé la première biosphère indienne, pour venir en aide aux Irulas, une tribu adivasi qui vit en lisière des forêts. Les Adivasis, les aborigènes de l’Inde, comptent quelque 70 millions d’individus, répartis en 645 tribus, ignorées par la majorité hindoue. Assimilés aux intouchables, ils bénéficient depuis 1950 d’une politique de discrimination positive. La déforestation, des projets miniers et des barrages menacent  leur existence depuis les années soixante. Thaladassadatti, le village des Irulas cueilleurs de miel, a été construit pour sédentariser cette ethnie en lui offrant le confort de pompes à eau et de l’électricité. Depuis 1995, l’ONG Keystone s’investit dans la préservation de ce qui reste du patrimoine tribal en achetant le miel que les chasseurs dérobent à l’abeille géante, Apis dorsata, pour le conditionner au village puis le vendre.

Le lendemain de notre rencontre avec Then, un triporteur pétaradant emporte neuf chasseurs 15 kilomètres plus au nord. L’équipe poursuit à pied sur des sentes tracées dans une forêt dense. Cailles, perdrix et coqs de bruyère s’envolent à notre approche, des buffles sauvages croisent notre chemin et les hurlements des singes déchirent le bourdonnement entêtant des insectes. Sur une piste plus large, des bouses nous rappellent que nous sommes sur le territoire des éléphants. Après cinq heures de marche, les chasseurs installent leur camp de fortune dans une cabane de tôle. Avant l’aube, les hommes déterminés sortent de la forêt. À l’approche de la falaise, trois  d’entre eux bifurquent vers un raidillon qui les conduit 60 mètres plus bas, au pied du rocher. Ils se chargeront de réceptionner le panier de fer blanc rempli de miel, d’enfumer les colonies d’abeilles et de tendre l’échelle de corde. L’arrivée au sommet est féerique. Un océan de verdure s’étend jusqu’aux collines bleues des Nilgiris. L’échelle est fixée à un petit arbre qui aura la charge de nos vies. De grands enfumoirs végétaux sont allumés. Bras et jambes nus, Then Mari enjambe le bord du précipice. La fumée s’élève, les abeilles commencent leurs rondes inquiètes. Les nids géants sont accrochés sous un surplomb, alignés comme des disques d’or noircis d’insectes. Notre chasseur disparaît sous le rocher dans un nuage de gardiennes en colère. La suite relève du corps à corps. Des millions d’abeilles volent en tous sens, l’odeur de leur venin emplit l’air. Then, qui semble danser dans le vide, tranche une première galette de cire avec sa perche, puis remplit le panier du miel stocké contre la roche. Entre deux récoltes, il remonte pour déplacer l’échelle de corde et le ballet reprend. En bas, les aides remplissent les fûts avec le miel. Après trois heures de lutte, la chaleur du soleil à son zénith excite les combattantes et impose une trêve. Récolte, confection des enfumoirs, corvées d’eau et de repas, trois jours se succèdent ainsi. Les regards se voilent de fatigue, la tension monte. Depuis le premier soir, deux ours tournent autour de notre cabane, attirés par le miel. Finalement, 150 kilos du précieux liquide sont récoltés. Le signal du départ est donné.

Cette année encore, Then Mari a respecté la tradition et gagné son pari. Depuis deux ans, cependant, il peine à constituer son équipe de cueilleurs. La jeune génération bercée de séries télé rêve d’exode rural, de salaires, de motos. Deux des fils de Then ont abandonné le mode de vie séculaire, le troisième, lui, aide toujours son père. Pour combien de temps encore ?

Sylla de Saint Pierre 

Publié dans REVUE DE PRESSE

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Urchidée 30/01/2011 11:44



C'esr encore un bien triste constat... On a pourtant besoin de ces ethnies au savoir séculaire, ils font partie intégrante de l'environnement en en sont les gardiens. On est en train de tout
perdre.


Merci pour cette revue de presse et à bientôt.